Les Feuillets de corde

Revue effervescente qui paraît 8 fois l’an

Prix au numéro : 3 euros (envoi compris)

Abonnement (les 8 numéros de l’année en cours) : 20 euros

(On s’abonne actuellement uniquement à la suite des 8 numéros

de l’année 2011-2012)

Pilotage artistique : Daniel Simon et Jack Keguenne

Graphisme et mise en page : Joëlle Salmon

Virement: Traverse asbl

IBAN : BE81 0682 1443 7624   BIC : GKCCBEBB

Production : Traverse asbl

86/14, avenue Paul Deschanel – 1030 Bruxelles – Belgique

traverse@skynet.be       www.traverse.be

Coédition -- Diffusion -- Distribution : Couleur livres asbl

4, rue Lebeau – 6000 Charleroi – Belgique

edition@couleurlivres.be

www.couleurlivres.be

© 2011 Couleur livres asbl

Vous pouvez vous procurer  »les Feuillets de corde » en écrivant et en commandant à www.couleurlivres.be ou http://www.traverse.be

N°3 L'amour vache

Lancement des Feuillets N°3 dans les environs d'une Saint-Valentin improbable le dimanche 5 février 2012

à la Librairie 100 Papiers à Schaerbeek.

Merci aux artistes, invités et curieux....Un film de Jacques Deglas suivra bientôt...

Texte: Jack Keguenne - Gravure: Roger Dewint

 

à n'être pas aimé

on se gave de cicatrices intérieures

d'élans insouciants qui distraient de l'ennui

d'un entêtement sournois

du désarroi de ne rien pouvoir identifier

 

je l'ai aimée

dans le tremblement de la rencontre

avec les sourires maladroits

les bégaiements inaccoutumés si mal dissimulés

et l'agenda dont l'ordre tout à coup

volait en éclats lumineux et s'éparpillait

certes la place était libre

mais son arrivée tant inattendue me surprenait

j'ai pris un verre de vin encore

à porter aux lèvres en attendant d'autres baisers

 

je l'aimais

malgré les rendez-vous ratés

les dîners reportés

et ces fleurs que je voyais faner

j'étais porté vers l'attente anxieuse

bien au-delà des humeurs vagabondes

des messageries incendiées

et des défauts secrets de nos cuirasses

dans l'impossible d'un mauvais jour

quand le plus bref instant d'éloignement enseigne

à composer avec le souvenir et la désolation

ou que la pluie vient contrarier la promenade

pendant laquelle nous nous serions plusieurs fois enlacés

 

je l'aime

n'en déplaise à toutes ces manœuvres

qui mettent d'étranges entraves dans ces chemins

où l'amour me pousse pourtant

avec l'absence qui se mue en sentiment

ce creux au ventre venu du désœuvrement

et l'esprit peu tranquille aux aguets

de se vouloir infiniment complété

sans savoir ce qui est à reprendre ou à prolonger

dans cette fragilité devenue bien involontaire

 

je l'aime

quand le verbe rejoindre

traverse la longueur des solitudes

dans la folie des formes incertaines

que prennent l'immensité et la promesse même muette

la structure des draps froissés

ou la sculpture indéterminée du souffle

l'impossible manière de modeler une passion

de lui trouver un usage et inventer une destinée

je pense que les nuages ne font pas de halte

qu'un regard change sans cesse d'éclat

une bague n'est pas manière de dire

 

je l'aime

à travers les larmes dans les aéroports

ou cette vie de marin au long cours

qui n'ose pas se retourner sur les océans traversés

mais garde une photographie de la fiancée

les désordres du quotidien viennent parfois effacer

ce que pourtant pour rien au monde

sur terre sur air et mer profonde

on n'abandonnerait volontiers

il y a des chaloupes pour secourir les sourires

les inconnues intimes

 

je l'aimerai

dans la vibration inquiète de mes gestes confus

avec cette interrogation indécise

ce questionnement longuement retourné

par-delà toutes les solitudes endolories

d'un vide qui vient se répandre dans la chaleur du plein

d'un murmure qui trouve son écho discret

et que l'accueil trouve son accomplissement enfin

 

je l'ai aimée

je l'aimais

je l'aime toujours

je l'aimerai encore

comme si l'idée de partir s'associait à revenir

l'ennui et le manque se comblent d'une profondeur à découvrir

il y a des atlantiques au milieu de nos impatiences

des surgissements éblouissants pour les yeux fragiles

des corps qui retournent une situation vaine

dans la vigueur interrompue des habitudes

et l'heure sonne clairement dans les faubourgs intimes

pour annoncer par surprise

un mouvement d'époque un renouveau

 

je l'ai aimée

aux portes de l'imposture

avec cette oppression de me trouver cloué au sol

et cet immense et incessant désir d'ailes

 

je l'aime toujours

le monde change à mon insu

nous devrons balayer devant nos portes

 

pour Diane, janvier 2012


Edito 

L’amour nous tient et le monde s’efface. Fin de la première image.

Les histoires d’amour…finissent mal en général. Fin deuxième.

Le Marché du sexe et de l’amour est le premier au monde. Fin troisième.

 Ces trois ponctuations se fondent dans un même mot qui commence à s’user sous la râpe de la pub, de la com et de l’hystérie numérique. Temps infinis de l’émotion, de la passion, du désir et de l’amour à propos de tout et de rien. Temps vides.

 Il est rare de vivre l’érosion d’un mot fondamental. La vertu, si puissante jusqu’au 17ème siècle s’est éteinte aujourd’hui jusqu’à devenir l’apanage des dames d’un certain commerce…Exit, la vertu. Idem de l’amour ?

 L’amour vache nous tire dans les pattes ou en-dessous de la ceinture. C’est amour qui broie tout et se donne pour extase. Amour décomposé dans des sentiments de seconde zone : solitudes, alliances financières de première nécessité, hormones en colère, cœurs fragiles,…

 L’amour vache est enfant de la haine, de celle qu’on distribue négligemment autour de soi, dans la jouissance des aveugles, des imbéciles et des sourds. La vache à lait de nos temps numériques connait aussi le prix d’un clic ou d’une connexion : l’amour n’a pas de prix.

 D.S.

Auteur : Jack Keguenne est écrivain et artiste. Il a publié une vingtaine de livres de genre divers et participé à plus d’une centaine d’expositions d’importances diverses. Il vit à Bruxelles en pensant beaucoup à Montréal.

CONTRE-EDITO

Aujourd’hui, les trains roulent à trop grande vitesse. Ils ne sont plus à vapeur. La vache, allaitante ou laitière, ne les regarde plus passer. C’est bien dommage. Les trains n’ont jamais été à voile. Et, c’est bien ainsi.

Qu’ils aient été à voile ou à vapeur, n’a aucune importance pour la vache. Elle broute. Elle rumine. C’est tout. Elle chie aussi. Cinquante kilos de bouses quotidiennes. La vache est vache. Elle vit dans un monde “all-inclusive” et ne doit se soucier de rien. Dans son pré, le long des voies ferrées, la vache est heureuse.

Dans son étable, respectable et chauffée, la vache attend. L’amour ? La mort ?

Que nous soyons mâles ou femelles, à voile ou à vapeur, nous aussi, nous attendons.

De “speed-dating” en rendez-vous “meatic”, de vitrines en saunas, les plaisirs de l’amour nous sont offerts en “all-inclusive” !

Merveille des temps d’aujourd’hui, nous n’avons plus à séduire. Seule notre chair folle parle et s’offre aux plus offrants. Tel est “l’amour vache”.

JL. Sbille.

Graveur : Roger Dewint a fait ses études aux Académies de Bruxelles et de Boitsfort. Plus de 60 expositions personnelles et rétrospectives en Belgique et à l’étranger. 800 expositions d’ensembles. Représenté dans environ 80 collections publiques et musées en Belgique et dans le monde. Nombreux prix.

 

 

JK                                                                                                                  Anna Fernandez

  

           DS et JK                                                                        Claude Martin

 

 

    Roger Dewint                                                                    Jean-Louis Sbille

 

 

 

        

        Coco Kunik, Lucie Van de Walle, Baudouin Vincent,...

 

 

                                                                   Laetitia Nyirabagabe et Gérard Adam

  

 Ben Weisgerber

 Eric Piette  

 

 

Merci à Ben et Jack pour les photos et à Ram pour l'accueil...

 

 

N°2 Moutons Cochons

Librairie 100 Papiers, Schaerbeek

http://www.100papiers.be/Site_3/Home.html

et 

 Moutons Cochons  Lancement de Feuillets de corde N°2 « Moutons Cochons » avec Vincent Tholomé à la Librairie 100 Papiers en décembre 2011. Un film de Jacques Deglas.| Visionner la vidéo

Le 18 décembre, 16h30-18h30

 

Texte:Vincent Tholomé - Gravure: Jean-Claude Salemi.

 

 

MOUTONS       COCHONS

  

sobre            NOUS

   est            EXACTE COPIE DE

     notre    NOTRE ENVIRONNEMENT

   extérieur

           de            nous

     bonne            si

 coupe            sobres

       nos            et

      visages            de

             carrés            bonne

            rasés            coupe

                    de            vus

               près            du

           rien            dehors

               ni            dans

        personne            nos

                    ne            costumes

                 dépasse            d'apparat

                       les            carrés

                     limites            et

         qu'imposent            tout

                  les            sourire

        rampes            rien

d'escaliers            ni

nous            personne

   lançant            du

   propulsant            dedans

                 sur            ne

              orbite            dépasse

               un            de

   troupeau            nos

              de            lèvres

           fusées            fuselées

               fusant            sans nuages

               dans            filant

                le            dans

         monde            le

             sobre            monde

                 et            sobre

                 parfait            parfait

                  rasé(s)            troupeau

                    de            parfaitement

                près            rasé

              sont            et

                nos            lessivé

          intérieurs            passé

               sans            au

          nuages            grand

  submergés            bouillon

soudain            des

  d'ondes            eaux

            sans            s'écoulant

       remous            fluides

                sans            en

               remords            vagues

                         nous            sans

                  inondent            âge

                      et            folles

                  nous            et

          baignent            furieuses

          et            baignant

     nous            les

    lavent            failles

  escarbilles            fissures

                 et            du

            poussières            dedans

   débarrassant            muselant

                 le            nos

        plancher           chiens

                nous            nos

               laissant            chienneries

              comme            intérieures

                 un            débordant            

                vide            pourtant

                   une            parfois

                 béance            des

               calme            cuves

                 et            des

          sobre            rails

        nous            se

  séduisant            répandant

         fusant            alors

               elle            train

            dans          fluide

              le            et

       monde            furieux

               un            renversant

               jour           le

            oui            monde

        elle            oui

    nous            ébréchant

comblera            le

        nous            blanc

     ceux            parfait

  de la            et

  queue            blanc

       de la            du

           ligne            monde

      d'autobus            ce

              ou            cher

         de la            autobus

      caisse            ce

            de            bolide

supermarché            rouleau

                            compresseur

                NOUS            nous

 EXACTE COPIE DE            muselant

NOTRE ENVIRONNEMENT            l'intérieur

 

 

Merci aux personnes présentes, aux lectrices et lecteurs, à la performance de Vincent Tholomé,

de Marie-Laure Vrancken,...à Laetitia Nyirabagabe à l'enregistrement son et à Jacques Deglas à l'image

et à David Meuleman de 100 Papiers

JK et DS

 

graveur : Jean-Claude Salemi vit et travaille à Bruxelles comme illustrateur.

Privilégie la linogravure, participe à l'Atelier de gravure Razkas et joue du swing-musette sur sa guitare!

auteur : Vincent Tholomé ? Une cavalcade intérieure. Des gens grouillant. Déboulant d'escaliers cachés.

Des êtres s'invitant. Prenant corps devant lui.

EDITO

Toujours dans la boue, toujours dans la soue, les cochons, couverts de laine vierge, dans des pâturages verts, les moutons.

Au début du monde, je ne sais plus quel jour nous étions, ils furent nommés et distingués, envoyés vers des destins séparés, diverses festivités. Quoique, en charcuterie comme en boucherie, le moment venu, on aiguise pareillement les couteaux pour la découpe après le sacrifice. Mais, si on égorge encore le mouton, dans les fermes, on ne tue plus le cochon à coups de masse sur le crâne. 

Moutons, cochons, depuis toujours, préposés aux ripailles ou victimes des célébrations dans le grand jeu du dévorer ou être englouti.

Pratiques et territoires. Se goinfrer d'un brouet d'épluchures ou brouter l'herbe courte, adorer rouler dans la boue puis être lavé ou détester se voir tondu, se sentir mouillé. Aucun mouton de Parme dans la tradition ni alpage ou transhumance pour les cochons ; chacun chez soi, avec ses habitudes.

A remarquer : nul n'a jamais signalé le moindre cochon de Panurge et il demeure difficile de trouver des moutons en massepain. L'impression me vient parfois que nos existences se déroulent dans des enclos séparés ou suivent des couloirs d'abattoir seulement parallèles.

J. K.

Bio du graveur :

Jean-Claude Salemi vit et travaille à Bruxelles comme illustrateur.

Privilégie la linogravure, participe à l'Atelier de gravure Razkas et joue du swing-musette sur sa guitare!

CONTRE-EDITO

L’important n’est pas d’être heureux, encore faut-il que les autres ne le soient pas.

Jules Renard, Journal.

Un titre, ça se décide souvent sur le coin d’une table… Moutons Cochons est venu comme ça apparemment. En, vérité, l’époque nous soufflait ce titre en creux. Un monde de cochons et de moutons ? Peut-être surtout un monde sous la tyrannie de deux symboles, un monde rallié sous deux bannières animales. Une façon fermière de parler de civilisation. Pourquoi pas ? 

Moutons Cochons retourné et Cochons Moutons sonne ailleurs. On tend l’oreille et le sens se construit en tierce, comme dans une chanson populaire. On sent l’allusion mais elle n’est qu’illusion. Ce qui nous touche, c’est la grave résonance d’une histoire collective par le petit bout de l’intime…L’Histoire passe par l’assiette. 

Je me sens amateur d’une cuisine qui déciderait de mitonner ces viandes côte(s) à côte(s). Qu’elles aillent ensemble, qu’elles se fricotent de leurs jus odorants et que nos appétits soient rassasiés!

La gouaille est un ton qui convient assez à ces agapes roboratives. Vincent Tholomé connaît la musique et Jean-Claude Salemi, le sombre murmure des contes ambigus. Bienvenue à eux.

D. S.

 

 

  

  

  

 

Photo JK à la librairie 100 Papiers

 

N°1 Les Enfants chiants

 

Les feuillets de corde

Pour en savoir plus: entretiens de Jack Keguenne et Daniel Simon avec Emond Morrel sur ...

http://www.demandezleprogramme.be/Ecoutez-Daniel-Simon-et-Jack?rtr=y

Un article de Lucie Van de Walle dans Entre les lignes

http://www.entreleslignes.be/entre-les-lignes/peregrinations.html

 

Opus 1

Lucie Van de Walle

Déjà guirlandes et paillettes envahissent notre espace visuel et,  insidieusement, les vitrines des magasins s'enlaidissent de personnages rubiconds et ventrus. Les Saint Nicolas et Père Noël se télescopent au carrefour du consumérisme et d'ici quelques instants, toute la ville ou plutôt, toutes les villes dégoulineront de la joie des fêtes sans que personne ne puisse s'y soustraire. 

Englués là-dedans, hommes et femmes anxieux du lendemain ne savent plus comment assurer le nécessaire. Impérativement rappelés à l'ordre par des jingles racoleurs à vomir, ces mêmes parents s'inquiètent désormais du superflu à fournir d'urgence à leur admirable progéniture, sous peine de... 
Un peu de tendresse ne ferait-elle pas l'affaire ? 
Comment un angelot au dormir paisible devient-il un bébé hurleur, un gamin ingérable, un ado-technoauditif, désormais étranger à sa mission naturelle de contestation ?  

D'autres questions sont soulevées dans Les Enfants chiants , un texte en forme d'interpellation à l'adresse des adultes et signé par Daniel Simon. Cet auteur et pédagogue est aux commandes de l'asbl Traverse, dédiée, notamment, à la création littéraire et à l'origine de l'édition des « Feuillets de corde ».  Il s'agit de livrets conçus à l'exemple de ces fascicules suspendus à des cordes et proposés aux lecteurs sur les marchés au Brésil, d'où l'appellation « litteratura de cordel ». 

Beaucoup d'idées sont bonnes, plus rares sont celles qui sont bien développées. Quant à les faire aboutir... Apparemment un maximum d'ingrédients sont réunis pour que s'envolent les missives marquées par l'humeur ou l'actualité. En premier vient le côté à la fois minimaliste, radical et multiple de cette initiative. Radical : un texte, une gravure / un thème, un feuillet. Multiple : à partir des « Feuillets de corde » dont la publication  bimestrielle est accompagnée d'une série d'actions satellites. Par exemple, la lecture publique des textes, leur dépôt sur la toile et leur enregistrement destiné au podcast, etc. Par ailleurs, Couleurs Livres, co-éditeur, se charge aussi de la diffusion « papier ».

Secondé dans cette initiative par Jack Keguenne, Daniel Simon a associé les arts plastiques. C'est ainsi que le premier opus de ces « Feuillets de corde » version « Traverse » a pris son élan dans l'atelier de gravure Kasba, un des lieux de dynamisme artistique dont peut s'enorgueillir la Commune de Boitsfort/Bruxelles Car, à l'image des « folhletos » brésiliens, les feuillets sont illustrés par une gravure. Aussi la couverture des Enfants chiants, est-elle estampillée Jean-Pierre Lipit. 
Dûment imprimés, pliés, colportés, envoyés, dépendus, achetés, offerts, ces « Feuillets de corde » peuvent voyager léger. Bon vent !

 


« Les Enfants chiants »

Gravure: Lipit/Texte: Simon

 

Les enfants terribles nous aident à oublier les enfants chiants.

  

N’en doutez pas, j’en étais un,

n’en doutez plus, vous en étiez,

de ces enfants insurmontables

nous étions et nous serons encore

dans le salmigondis du sperme rabat-joie,

des ovules tristounets

et des amours pique-nique

nous avons fait notre noble destin,

de gamins de misère et gamines éteintes,

mais le temps a passé

et le pire de la troupe

a déjà tout compris : passer et repasser

sous la herse des larmes

fait souvent un salaud ou un piètre imbécile

de cet enfant lointain fondu dans l’illusion

des fêtes infinies : « Je veux, je veux je veux ! »

 

Et voilà qu’entrent en scène

les parents frais et neufs, des héros d’aujourd’hui,

des géniteurs pressés,

rondouillards et heureux de concentrer le monde

une nouvelle fois dans des flots amniotiques,

un bébé est en route, un petit dieu rieur

aux oreilles bouchées,

ça y est l’enfant est né et la joie est à l’heure,

la farce commence enfin.

  

Très vite, ils gobent, et reniflent et s’empiffrent

de coulées de soda, de bonbons et de sucre,

pendant que Monsieur - dimanche enfin est là -,

chevauche noble dame ou le contraire souvent,

la fatigue est alliée des égalités molles,

et les enfants chéri? Et les enfants chérie ?

vautrés devant des écrans plats

ils bavent en suçotant des images à deux sous,

criaillent, pleurnichent et régimentent

la troupe des parents qui se met en quadrille

pour calmer la volaille pétulante et rieuse

affligée quelque fois de chagrins en retard,

qu’il s’agit d’écouter dans le bruit des familles,

ces enfants sans pardon ont des noms enchanteurs,

héros de leur époque, comme on donne aux caniches,

enfants calendriers et enfants du dimanche,

on le dit bien des peintres et des écrivains fades,

enfants des ritournelles et des pas de souci,

enfants de lassitude et de longues absences,

  

Enfants chiants…

et le sourire nous vient.

Mélancolie, sentiment de partage,

vengeance enfin, minimale,

restons corrects, désir de liquidation

(« soldes, fin de séries »),

stupeur devant ces enfants Titanic,

tristesse de les voir dans le sillage cabotin

de parents si tolérants, si, comment dire…

évaporés, volatiles, velléitaires,

bardés de secours psys et d’arguments socios,

parents inassouvis et douloureux,

parents marqués d’inachèvement

(courir, rebondir, conduire,…),

parents branchés, reliés, connectés,

recomposés, abandonnés, ruinés, vidés.

 

Enfants chiants, nous vous reconnaissons partout:

dans les rayons des magasins, à l’école,

dans les trains, trams et avions,

salles de spectacles et d’attente,

visites familiales, fêtes annuelles et parcs d’attractions…

Votre présence violente nous donne souvent

l’envie de clouer vos parents aux portes des lieux dits

en affichant : « Ici on paye comptant ».

 

Ils nous encerclent de plus en plus rudement

et leurs canines brillent

dans les jours tristes où ils rôdent.

Nous les voyons, hurler à la lune

chaque soir en réclamant une part, une toute petite part

de ce qui n’est pas à vendre: temps, écoute et réponses claires.

Mais nous ne sommes pas ici

pour lancer des brindilles de morale au centre du grand feu.

Nous avons de ces enfants des souvenirs très vifs

et connaissons parfois la douleur de ce temps.

 

De ces nouveaux enfants, éperdus dans le vague

et le sucre assassin, nous esquissons ici

un portrait sans remords, nous ne les voyons pas

en monstres miniatures mais en enfants croqués

par le Grand Croquemitaine qui s’est déjà envoyé

dans la panse hier soir leurs parents épuisés.

Lustucru est vivant et rôde dans les parages.

Le joueur de flûte nous avait avertis :

un chant suffit parfois à conduire

les enfants fascinés dans les forêts profondes

d’où ils ne reviennent pas…en regardant de loin

notre monde si creux où nous allons nombreux,

agités et sans joie, le cœur si loin du cœur

et la parole au bec qui nous tombe parfois

comme un fromage blet sur le petit désert

qui fait lieu de patrie.

 

Daniel Simon


 

N°1 - novembre-décembre 2011

 

EDITO

Les enfants ne sont pas faits pour vivre en société… Ils troublent ou dérangent, grandissent et deviennent citoyens.           

Les "Feuillets de corde", inspirés de la littérature populaire brésilienne — litteratura de  cordel paraîtront 8 fois par an  (on peut s'abonner pour l'année en cours). Chaque numéro sera conçu sur un thème choisi par les éditeurs, selon l'humeur ou l'actualité. Il est prévu de publier deux numéros par saison, mais aussi, au besoin, de déroger à cette régularité.

Chaque numéro, chaque thème sera confié à un auteur,. Les "Feuillets" seront toujours illustrés par un graveur (ou une graveuse) selon le même principe.

A chaque parution annuelle (8 numéros donc), un coffret en 25 exemplaires réunira les différents "Feuillets" et un tirage original numéroté de chaque gravure. Certaines gravures se verront sans doute aussi imprimées en cartes postales pour circuler d'une autre manière. Le coffret permettra de rétribuer les acteurs des "Feuillets" et de choyer quelques bibliophiles.

Nous organiserons, à chaque parution une rencontre (lecture, performance,…) dans le, cadre d’une exposition des gravures réalisées pour les "Feuillets", encadrées alors, pour le plaisir de tous. 

J. K.

 

CONTRE-EDITO

“Doucement, j’examine vos ruines.”

Achille Chavée

 

La revue “Les Feuillets de corde” se veut une revue “effervescente”, qui pétille quand on la consomme… Un rêve il y a quelques années : écrire une lettre régulière à propos des remugles du monde dans lequel nous vivons… Et soudain, ça y est, la “Litteratura de cordel” brésilienne s’affiche en ces mois d’automne au coeur de Bruxelles et me donne l’idée juste : un graveur, un texte.

Je partage vite le projet. Avec Jack Keguenne, d’abord, et il enchaîne en me proposant des artistes qu’il connaît et qui acceptent, eux aussi, de jouer le jeu et de pétiller avec nous… Avec Pierre Bertrand ensuite et il engage sa maison d’édition dans l’aventure (Couleur livres). Merci à eux.

Ce premier numéro, “Les enfants chiants”, s’imposait vite à moi, et donnait le ton : pas de provocation, pas d’audace imbécile, mais tenter de capter l’air du temps, celui que La Fontaine rappelle si bien : “Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés” (Les animaux malades de la peste).

Nous vous réservons donc, deux fois par saison, un thème, un écrivain, un graveur (et le tout, au féminin, évidemment).

Les textes et gravures seront déposés sur le site de Traverse et une lecture du texte (Podcast) sera également disponible. Bonne lecture, pétillez et à bientôt !

D. S.

Vernissage des Feuillets de corde à Kasba - 19 novembre 2011 (1180 Bruxelles).

 

Un film de Jacques Deglas ...

http://traverse.be/kasba-expo-les-enfants-chiants.php

 

Lectures, choeurs et reprises par la comédienne Carmela Loncantore qui en "redemande"...

Merci à eux et elles, merci à chacune et chacun...

     

   

 

                       

                     

 

                                            

 

                                                           Photos Jack Keguenne

Vous pouvez vous procurer "les Feuillets de corde" en écrivant et en commandant

à Traverse, à Couleur livres,et en libraires,...

 

 

 



Contributions à Les Enfants chiants:

 

1. Jean-Louis Sbille/ Monologue de machine à laver

 http://www.traverse.be/texte_view.php?id=69 (1ère partie)

http://www.traverse.be/texte_view.php?id=70  (2ème partie)

2. Antonella Daiena /Julia  

http://www.traverse.be/texte_view.php?id=75

3. Pierre Ergo/ Le ministre et le banquier

http://www.traverse.be/texte_view.php?id=76

4. Daniel Simon lit Lesenfantschiants.mp3

5. Interwiew à la Foire du livre belge de Uccle par Edmond Morrel pour "Demandez le programme"

SIMON-KEGUENNE-FLB-UCCLE-111120-1.mp3

SIMON-KEGUENNE-FLB-UCCLE-2.mp3

 


 


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