
Le livre comme lien
Laide
Italia Gaeta
Dans la collection Je
L’auteure nous dit, à propos de Laide…
« Mon premier amour était un italien, beau, très beau !
Toutes les filles bavaient d’envie devant lui.
C’est moi qu’il a choisie. Je n’ai pas compris. Je ne me trouvais pas jolie.
>Il a senti mon désarroi et il a voulu me rassurer.
-Tu sais avant toi, je sortais avec une fille très belle, blonde aux yeux bleus, un corps de déesse. Tous mes copains
m’enviaient. Mais moi, je m’ennuyais avec elle. On n’avait rien à se dire.
Et comme je ne répondais pas, il a insisté.
-La beauté dans la vie, ce n’est pas le plus important.
De ma vie, je ne me suis jamais sentie aussi laide qu’à cet instant précis.
Qui n’a jamais regardé le miroir un matin en se disant « quelle tête j’ai aujourd’hui ! » ?
J’ai un gros bouton, j’ai les yeux trop petits, le nez trop gros, trop de ventre…..trop…
Moi, il y a des jours où je me sens vraiment laide…bien trop souvent à mon goût…et vous ? »
Italia Gaeta est conteuse, auteure de contes, de spectacles…Elle écrit depuis plusieurs années,Laide est son premier
livre.
Choisir la question de la laideur dans un temps de jeunisme et de beauté factice est particulièrement hardi tout en participant
d’une réelle cohérence. Les contes, qui font la matière de l’imaginaire de l’auteure posent régulièrement cette question de la
monstruosité, de la laideur, de l’exclusion.
Dans le récit Laide, Italia Gaeta ne choisit pas cette forme parabolique, elle ouvre plutôt la matière sociale et intime de la laideur
comme on ouvre un fruit. Le déchirement des surfaces sensibles constitue l’étape nécessaire pour créer et accompagner un
personnage dans cet univers sombre où l’éros est peut-être la logique cachée
Une belle lecture dans la Revue Reflets Wallonie-Bruxelles (N°29)
Un petit livre, qui porte loin…
Il nous est présenté comme un récit de vie. Mais Italia Gaeta est conteuse et le livre n’échappe pas à son talent de conteuse par le caractère outrancier des personnages et des situations. On y verrait plutôt un conte philosophique sur le thème de la laideur, considérée comme une tare, et de l’horreur qu’elle inspire à celui qui en est victime comme aux autres.
Cette petite fille, laide à faire peur, jusqu’à être qualifiée de monstre, rejetée par sa très belle mère –belle-mère ? – indifférente à son père, trop occupé aux affaires du royaume des adultes, vilipendée et insultée par les enfants, évitée par les adultes… cette petite fille ne trouve pas sa place dans la vie. Elle est laide. Et pour tous, elle n’est que ça.
Que faire de cette enfant ? La cacher, l’occulter, la nier – la tuer en pensée. Ou l’accepter, mais en niant sa laideur. Comme cette laideur lui colle à la peau jusqu’à l’os et qu’elle s’en rend vite compte, c’est encore une solution boiteuse. Sa grand-mère, la nonna italienne, qui l’appelle mia bella, ne lui est pas d’un grand secours puisque d’une certaine manière, elle se voile la face et trompe l’enfant en lui disant qu’elle est belle…Et la pauvre gamine demeure ce qu’elle est, ce qu’elle a toujours été : laide.
On l’a nommée Tempérance, un nom qui fleure bon le conte, mais la nonna l’appelle Esperanza, comme une formule magique annulant le maléfice. Face au mal, face à l’absence de regard et à l’absence d’amour qui tuent l’enfant dans l’œuf, la grand-mère se dresse comme la bonne fée salvatrice, qui l’aide à surnager pendant quelques années, jusqu’à ce qu’elle disparaisse, happée par la mort, et que la pauvre fille se retrouve amputée d’amour, et amputée d’elle-même puisque cette vieille femme était la seule à la considérer comme digne d’amour et d’intérêt.
Cette laideur, vécue jusqu’à l’os, est insupportable, insurmontable et mène au désespoir, à l’abjection de soi et, on peut le dire, à la folie. Presque à la folie furieuse car Tempérance-Esperanza fait peur, avec ses accès de violence tournée contre les choses, les gens quelquefois et surtout contre elle-même. La pauvre fille a une si mauvaise image de soi qu’elle ne peut que se mépriser et se vouloir avilie par la vie, à condition que ce soit elle qui le décide. Elle en vient à se piétiner elle-même pour éviter de se faire piétiner par les autres …
Bien sûr, le thème de la laideur et de la difficulté à la vivre est un fait de vie réel et fait même les beaux jours de tout un commerce de la beauté. Toutes les femmes et de plus en plus de messieurs se trouvent des îlots de laideur à gauche ou à droite. Mais ici, tout est poussé à l’extrême et c’est ce qui donne au récit une aura de conte. Ce désamour des parents, cette cruauté des étrangers, ce physique abominable… Une laideur aussi épouvantable aurait pu trouver amélioration en quelques soins faciles, épilation du mono sourcil et des joues duveteuses, correction des dents mal alignées, coiffure ultra-courte et désinvolte pour les cheveux hérissés, un peu d’attention pour éviter de ressembler à un loukoum… Au lieu de cela, on laisse proliférer la laideur, on la sublime même, quand les enfants maquillent la laide dans le style Satiricon de Fellini lors d’un goûter d’anniversaire - et cela fait rire les grands !! Si la laideur est insupportable, pourquoi la faire supporter à une enfant au lieu d’y remédier ?
Les seuls qui la supportent finalement sont des gens simples, moins sophistiqués et plus humains, des gens nature qui vivent dans la montagne en Italie, bien loin des diktats de notre société factice dominée par la publicité. Je veux parler de l’oncle, zio Umberto, curé de montagne un peu farfelu et bon enfant, qui accepte sa nièce comme elle est, qui accepte la laideur et l’impose à ses paroissiens. Lesquels, suivant cet exemple, accordent à la fille laide une sorte de tendresse… naturelle.
Nous voici donc dans un livre éclaté, fait de fragments de passé et de présent, de conte et de réalité, de souffrance et de bonheur volé, dont le fil conducteur est la souffrance due à la laideur, la souffrance d’une femme qui se fait appeler Hybride et n’arrive pas à se trouver.
Tout est forcé pour déranger au plus profond le lecteur, tout noir, tout blanc, tranché comme dans les contes – auxquels on fait parfois allusion, vilain petit canard, cygne pour la grand-mère. La laideur extrême de l’enfant, qu’on ne corrige pas, le rejet absolu par les parents, les insultes et harcèlements excessifs des autres, l’attitude résolument joyeuse de la fée-nonna – pensons à la bataille à coups de tomates mûres entre vieilles femmes !! Nous sommes à l’évidence dans le conte.
Mais à la différence du conte, nous n’avons pas la chute escomptée. Car la fin tout à fait énigmatique du récit nous laisse sur notre faim. Ni suicide de désespoir pour mettre fin au cauchemar et punir – ou soulager ? – les responsables ni rédemption par l’amour ou autre émerveillement… Seulement des questions et le nœud de souffrance inextricable de Laide, qui nous reste sur l’estomac. Voilà son véritable nom, sa seule identité. Laide.
Quelqu’un a-t-il pu penser qu’on pourrait lire l’aide ???Cette fille appelle à l’aide depuis le début, prisonnière sous sa carapace.
Le message à lire entre les lignes de ce conte torturé ? La laideur, il faut la vivre. Et on ne peut la vivre sans l’aide de l’amour…
Isabelle Fable
Italia Gaeta - Laide – éd. Couleur livres – Collection je – 103 pages – 11 €
Commande en librairies ou à www.couleurlivres.be
L'auteure et l'éditeur (Collection Je, Daniel Simon) peuvent se déplacer pour des rencontres, lectures, ...
La troisième séance
Daniel Simon
Dans la collection Contrepoints

Un essai sur les ateliers d'écriture. Trente années d'animation d'Ateliers d'écriture passées au fil de la mémoire et des
réflexions...
Un atelier d’écriture en chantier
C’est lors de la troisième séance d’un atelier d’écriture que tout est en place : les relations, les exigences, les projets, les
désirs de textes, les incertitudes et les tâtonnements inspirés…
L’auteur relate ici ses observations et réflexions, ses interrogations et ses enchantements aussi à propos des relations
entre les personnes (les auteurs et les dynamiques qui se mettent en place dans le cadre des ateliers qu’il anime.
Enfin, il laisse émerger, au fil des expériences et des témoignages, des questions et des évidences qui traversent le plus
souvent la vie d’un atelier. Créer, c’est aussi rencontrer ce qui advient dans le fil de l’écriture et qui échappe à tout
projet…
Daniel Simon : Né en 1952 publie des poèmes, des nouvelles, du théâtre, des essais, anime des ateliers d‘écriture depuis les années 70, dirige la collection Je chez Couleur livres.
Un extrait du texte...
Que retient le sac troué de la mémoire ? Des accidents.
J.-B. Pontalis, L'amour des commencements.
Avant-lire
J’ai commencé ce texte lorsque je vous ai écouté(e)s, participantes et participants aux ateliers que j’anime depuis près de trente-cinq ans. J’ai entendu des vies se déployer dans le cadre des ateliers dans des textes souvent plus forts que ceux que je lisais dans le champ littéraire officiel, j'ai lu des textes qui posaient des jalons extrêmement précis dans la tentative de mise en forme d’expériences, d’observations, de sentiments et d'émotions. J’ai commencé ce texte quand je me suis rendu compte qu’il était temps de tenter de transmettre l’écume de tout cela..
Je ne voulais pare écrire une Méthode de plus, un Boîte à outils, il y en a tellement et, comme éditeur, j’ai bien dû en recevoir et lire une dizaine de copiés-collés récents sur le sujet. Quelques livres excellents en la matière existent et le lecteur fera la différence. Il me fallait donc un angle d'attaque, un titre…
Très vite, la troisième séance s'est imposée. D’abord en raison de sa référence au cinéma, qui a été probablement, avec la littérature, la plus belle conquête de l’humanité… Et de ce cinéma, je me suis laissé envahir pendant tant d’années. Puis, les films ont pris le dessus et le cinéma lentement s'est éloigné, dirait-on. Les émissions, les revues, les colonnes de presse lentement se sont dégradées et transformées en plateformes de promotion.
De magnifiques films existaient, bien sûr, mais flottant dans un monde qui n'était plus un univers. Ce cinéma est aussi un magnifique moteur à images dans le travail que j’ai mené dans mes ateliers d'écriture. Le point de vue, le mouvement, la position morale de l'auteur, l’art du dégraissage et de l’ellipse, autant de questions que le cinéma nous offre en partage lors des séances d'ateliers. Cette dimension populaire et universelle du cinéma, la possibilité d’y faire référence pratiquement quand on veut (les supports changent, la virtualité se transforme, mais les films demeurent visibles à n’importe quel moment) est d’une utilité redoutable pour créer des référents communs dans l’atelier. Il faudrait écrire la filmographie d’un atelier comme on déplie une bibliographie en fin de volume. Je me risque en fin de volume à citer quelques uns des plus impressionnants pour moi…>
La séance donc s’imposait, comme une idée de plaisir, de sidération parfois, d’endroit et de moment où on s’échappe… Bien sûr, on pourra y voir une référence psy mais en l’occurrence ici, il n’en n'est pas question. Il est question de création, de ce travail qui va dans le jouir parfois, ou qui le cherche, qui le transforme, qui s’occupe de la mémoire, de la mort qui rôde, de l’enfance qui surgit au détour d’une odeur et l’écriture qui réaccorde ces rendez-vous. Parfois dans un texte issu de l'atelier j'entrevois ce qui fit démarrage dans la vie de l’auteur, qui a construit ce qu’il est advenu parce que c’était construit et que le texte le révèle. Comment ? Nous n’en savons trop rien. L'écriture, entre autres, permet de se rapprocher de cette histoire-là et c’est une des raisons qui m’ont amené à animer des ateliers. La séance donc.
Mais la troisième ? La dernière était déjà prise depuis qu’Eddy Mitchell avait lancé sa mythique émission des années 80 qui était ce qu’on a fait de mieux dans le genre «mélancolie-cinéma ». J’ai réfléchi et la troisième s'est imposée d’un seul coup. C'est toujours, quels que soient les ateliers, les rendez-vous, les entreprises que mènent les hommes, à la troisième fois que tout est en place. Dans les ateliers d'écriture, la première séance est ouverte sur les présentations des personnes, des projets, des lieux, des états d’âme, de je ne sais quoi qui transpire, la deuxième séance accueille les premiers écrits, les premières mises en scène d’expérience et, à la troisième séance, les relations et les travaux se sont dépliés pour que la relation individu-auteur se fasse sans rien appuyer. Cette troisième séance est le moment des retrouvailles après le premier travail en profondeur livré par les participant (e)s. A cette troisième séance, les langues se délient mais aussi les exigences des textes; les lectures se mettent en place, tout se joue vraiment. La troisième séance donc…
Qu'avons-nous fait pour que les ateliers d'écriture se déploient aujourd'hui comme une activité d'évidence mise un peu à toutes les sauces, celles du lien, de la thérapie, de la création, de la mémoire, de la dynamique de rencontres, de l'apprentissage de la lecture comme de l'écriture, de la restauration des personnes frappées de guerre, de génocide, de crimes divers, d'abus, de dénis,... L'atelier d’écriture est de plus en plus proposé comme une sorte d’outil de réparation individuelle ou sociale.
Depuis longtemps, le mouvement des ateliers d'écriture a posé la question de l’importance de la restitution du récit de chacune et de chacun par les acteurs-mêmes. Ce besoin des enfants ou des personnes très âgées ne change pas fondamentalement la donne : il s’agit à chaque fois d'approcher cette « masse informe de paroles et de textes » qui est immergée en nous et d'en faire remonter par fragments des morceaux connectés par la pratique de l’écrit. Les groupes d'alphabétisation ont un peu partout mis au point des méthodes dans le rapport à l’appropriation de la langue et des signes que constitue l'environnement des textes et des images dans la vie sociale et privée.
Il me paraît littéralement stupide que l'École, confrontée à une suite d'échecs dans l'apprentissage et même dans le désir d'être là, ne s'approche pas plus sérieusement de ces voies de traverse qui ont déjà fait leurs preuves en matière d’appropriation de la langue. Mette en place des passerelles entre l’instruction publique et cette dynamique de formation m'apparaît comme une urgence. L'illettrisme fabriqué par l’école publique deviendra, avec le recul de l'histoire, l’échec le plus tragique de nos démocraties alors qu’elle se gargarise de citoyenneté à tout bout de champ. Mais stop, ceci est chasse gardée… Si mal !
Les ateliers d’écriture donc, depuis cette galaxie de la créativité (entre autres, issue des découvertes en matière d’éducation, de communication dans les années 60 et bien sûr, projetée hors des cénacles par le levier de mai 68, se sont vite imposés dans le paysage culturel. Il s’agissait d’écriture, c’est-à-dire de faire ce qui, avec la lecture et le calcul, est la matière de l’homme libre dans l’école démocratique et d’atelier, c’est-à-dire un lieu ouvrier, un lieu d’artisan, un lieu de matérialité et d’appropriation.
Les années 70 autorisaient tout, le meilleur et le pire mais sans la nécessité de labels. On inventait, on créait, on se plantait, comme on dit vulgairement, mais ça avançait. Puis, les années 80 ont mis à jour trois nécessités urgentes : développer des réflexions, théoriser à partir de ces pratiques récentes, mettre en place les germes de ce que nous appelons aujourd’hui la Formation à l’animation d’ateliers d’écriture (le mouvement Kalame, entre autres en Belgique francophone dans les années 2000) et réfléchir à propos des éthiques, des positions et des attitudes professionnelles. Je pense que, de façon très pudique, la question du marché économique des ateliers d’écriture a été éludée et se pose aujourd’hui, dans le cadre d'une crise culturelle, de références et économique comme un des paramètres de ce mouvement des ateliers d'écriture. Qui paye, comment, dans le cadre de quelles institutions ou associations culturelles ou de loisirs ? Les pouvoirs publics ont une responsabilité dans la métastase des ateliers mais bien peu semble-t-il dans cette réflexion à propos des questions économiques. Rassembler n'est peut-être pas la meilleure façon de différencier des pratiques, mais rassembler est essentiel pour mettre en confrontations les pratiques.
Les ateliers d'écriture se sont développés dans des lieux incongrus et parfois aux limites de ce que j'appellerais la morale. La grande mode a été de mettre des personnes dans des lieux étranges si ce n’est exotiques, dans des lieux chargés d’histoire, etc. Et donc, ipso facto de dévoiler ainsi la dimension de loisirs d’une partie de ce mouvement. La question de l’argent est une des préoccupations, bien sûr aussi, dans l’existence des ateliers. Et cette réalité, dans les années prochaines va être probablement, dans tous les domaines des pratiques créatives et culturelles, une des questions politiques essentielles du secteur. La question du marché, donc.
Les années passant, les ateliers d'écriture ont marqué le pas sur les expériences qui ne se voulaient que ludiques. Des projets, des perspectives de développement, des lignes de conduite se sont dessinés et des familles d'animatrices et d’animateurs se sont créées. Légitime et probablement que nous allons vers des reconnaissances de pratiques de plus en plus différenciées, aux objectifs divergents et aux éthiques politiquement différentes. Je m’en réjouis. Ce qui arrive, me semble-t-il, c'est le temps des Écoles, après le temps des Créateurs et celui de l'Institutionnalisation C’est inévitable de voir la culture glisser vers la formation, puis vers la pédagogie quand elle cherche à jouer son rôle qui est de développer des lieux de libération et en même temps de mettre en place tous les moyens pour en contrôler les effets. Pas trop de collatéral, s’il-vous-plaît.
Dans les ateliers d’écriture, nous avons tenté de déplier des questions de tous ordres, de celles qui constituent la matière de l’individu et de son imaginaire dans des règles collectives, de les aborder de façon intime, ou parfois de façon plus frontale. Mais, à chaque fois, nous avons souhaité ne pas poser la question littérale des limites. Nous savions que nous étions dans l’expérience de lignes de démarcation plus ambivalentes, paradoxales, étranges : celles du corps et du virtuel, du jour et de la nuit, de la vie amniotique à la naissance, de la maladie et de la santé à la mort,...
Des textes libres sur ce qui fait passage sont nés un peu partout. Un rituel intérieur de franchissement a été entendu. Les participantes et participants des ateliers ouvrent une nouvelle pratique de création et d’engagement dans le binôme écriture-lecture.
Un atelier d’écriture, c’est aussi une auberge espagnole : on y mange ce qu’on y apporte. A chaque atelier, nouvelle cuisine. La recette de base est simple : subtile, sévère même et exigeante. Écouter et reconnaître les personnes, travailler sur les textes et construire un projet d’achèvement avec des auteurs. J’écris ici le mot auteur contre le néologisme « écrivant » que certains utilisent à propos de ces personnes actives dans les ateliers. Ce sont, à mon sens, entièrement des auteurs. Auteurs de projets, de textes, de formes.
Et la confusion avec la fonction ou l’état d’écrivain n’est qu’un fantasme excité par celles et ceux qui ne connaissent en rien le matériau et la vie des ateliers d’écriture. Dans les ateliers, l’animatrice ou l’animateur a mission d’aider à faire entendre dans les textes les projets flottants des auteurs. Pas à fabriquer des écrivains. Il se fait que des auteurs naissent des écrivains, avec ou sans ateliers. L’atelier est probablement un accélérateur de particules…
Par le travail de séance en séance, ce flottement disparait et la forme (autrement dit, le style) qui habite chaque auteur se laisse entendre plus vivement, de fois en fois.
Comment tout cela se passe-t-il ? De semaine en semaine, par exemple, une « consigne » permet un « démarrage » ou un « hors cadre » par rapport à la fameuse inquiétude de la page blanche…
De cette consigne, chacune et chacun tente de laisser émerger lentement en soi ce qui advient à partir de cette fusée. Ne pas se crisper, laisser errer l’esprit tout en le contraignant à ne pas fausser le pas et aller trop ailleurs, voilà le jeu, l’enjeu.
Comment tout cela se passe-t-il ? De mille façons. Bien que la norme soit aussi le danger à l’horizon des ateliers. Une sorte de « drama » de l'écriture se profile, un système d’entrainement comme les anglo-saxons le pratiquent avec talent en lieu et place de nos ateliers dramatiques, qui sont plutôt une façon de pratiquer la mise en condition de création à un art, en l’occurrence ici le théâtre. Ce style « drama » est en train de se mettre sur pied, lentement, dans le cadre du formatage des méthodes qui est le résidu collatéral des formations trop instrumentales.
Fabriquer de l'écriture reste un enjeu magique et qui subit en même temps, je le sens d’année en année, l’influence du « chacun peut le faire à peu de frais ». Les frais ? Ce sont les risques, les aventures hors contrôle, les expériences limites, bref, ce qui fait que l’écrit fait surgir une part de ce qui ne peut être dit… Les ateliers d'écriture sont passés également par cette phase que le « retour du conte » a connu : mettez en place le nombre d'adjuvants et d'opposants, faites faire trois p'tits tours à votre héros/personnage et l’affaire est jouée, vous avez un conte (le fameux « mécano des contes »)…
Eh bien non, ça ne se passe pas comme ça. Et dans les écoles, les prisons, les hôpitaux, les associations les bibliothèques,… où j’ai animé des ateliers, la première règle que je soulignais était celle du risque, de la tension. Et très vite, tout le monde comprend l’enjeu. L'atelier d’écriture n'est pas un endroit où on s'embarrasse de la psyché de la personne mais bien où l'on accompagne l’émergence de créations qui s'appellent des textes. Et ces textes obéissent ou désobéissent à des lois (compréhension, rythme, musicalité, beauté perçue, avec des outils, grammaire, syntaxe, vocabulaire,…). Jamais je ne me suis permis de laisser croire que la liberté naissait de cette perte de contrôle appelée aujourd’hui dans l’aire du développement personnel baba-cool, le « lâcher prise ». Il s’agit plutôt d’une tension de cet abandon du contrôle partiel et de la tension exercée sur une forme qui naît…
Ne pas se crisper, laisser errer l’esprit tout en le contraignant à ne pas fausser le pas et aller trop ailleurs, voilà le jeu, l’enjeu. Ça c'est le scénario mais en réalité : de moins en moins de consignes et de plus en plus de rappel de trois questions essentielles : quelle est la position du narrateur, de la narratrice ? (Comment elle/il va contrôler et intervenir dans le récit ou la forme ?), comment allez-vous traiter de votre rapport au temps (celui du narrateur, celui de l'auteur, celui du récit) ? Et enfin, comment allez-vous vous déboucher l’oreille à l’écoute de la lecture de votre texte ? Comment y repérer ces clichés qui masquent ce que l’auteur voudrait faire entendre ? Comment instiller dans l’écriture cet état dans lequel l’auteur pressent que se retrouve son personnage et qu’il ne parviendra à rendre qu’en prenant des biais, des latérales.
Écrire en atelier, mais quoi ?
Du théâtre, de la poésie, de la fiction, des récits de vie, tout s’écrit en ateliers. Tout est possible, l’offre est généreuse, de nombreux animateurs se forment, investissent du temps en expériences diverses, se coupent en quatre pour rendre l’atelier le plus convivial possible. Mais ce qui est possible n'est pas toujours réalisable et des résistances se manifestent : celles des difficultés inhérentes à l’expression, à l'estime de soi, à la dynamique de groupes,… bien sûr, mais l’atelier d’écriture, pourrait-on dire aujourd’hui, est suffisamment ouvert et qualifié pour que des recherches personnelles puissent s’y développer de séances en séances. Les méthodes varient mais toujours trois facteurs sont déterminants : la bonne distance de l’animateur à soi-même et aux auteurs rassemblés, la gratification avant toute critique factuelle ou d’ensemble, la qualité de l’organisation des lieux et même la scénographie de l'atelier.
Cette bonne distance est celle qui reconnaît la personne et qui s’attache à travailler avec l’auteur à partir d’une production, d’un texte est essentielle. Les glissements thérapeutiques à la petite semaine sont heureusement de plus en plus exceptionnels.
Ces échanges ont marqué ma vie, littéralement. Je me suis demandé souvent pourquoi je faisais ce travail depuis si longtemps J’avais bien sûr découvert dans les années 70 que je pourrais là chercher, découvrir, transmettre et me faire payer pour cette aventure singulièrement joyeuse. Mais aussi je sais que je rencontrais à un endroit particulièrement sensible des personnes qui, d'année en année, me donnaient à entendre et à lire une part essentielle de la vie commune, celle de notre humanité. Ce que j’y ai lu et entendue a, la plupart du temps, été marqué d’une sincérité et d’un souci de vérité que j’ai rarement rencontré ailleurs. Et je me réjouis encore, à chaque fois, d’être ce médiateur qui peut dire et entendre des expériences de vie qui ne pourraient être prononcées, de cette façon, en-dehors des ateliers…
Aujourd’hui nos savoirs et notre technicité augmentent et il me semble qu’un des enjeux des ateliers d’écriture sera d’oser dire simplement qu’écrire est une des activités les plous nécessaires à l’humain d’aujourd’hui. L’écriture réajuste l’humanité qui est en nous, elle nous donne une colonne vertébrale, elle nous relie, elle nous envoie dans des territoires om nous rêvons d’aller confusément et surtout, elle suspend le temps de l’action, de la vitesse et ouvre à celui qui écrit un sentiment de durée où la conscience peut prendre pied. J’attends le temps où des séances d’ateliers seront prescrites par la Santé publique comme on prescrivait il y a peu une cure à la montagne…
www.couleurlivres.be ou dans les bonnes librairies
Une belle lecture de ce livre dans Parenthèses n°8.
Daniel Simon écrivain,éditeur, anime des ateliers d´écriture depuis plus de 35 ans, La troisième séance est un parcours de réflexions à travers son expérience d'animateur d'ateliers d'écriture.
Daniel Simon est né en 1952. Il publie des poèmes, des nouvelles, du théâtre, des essais. Il anime des ateliers d’écriture depuis les années septante. Il dirige la collection Je chez couleur Livre.
Un vécu presque organique et profondément humain dans ses pratiques d’ateliers d’écriture, voilà ce qui émerge de l’ouvrage que nous propose Daniel Simon, « La troisième séance, un atelier d’écriture en chantier ».
Le parcours de Daniel Simon s’encre dans la réalité des prisons, des hôpitaux, des écoles, des associations, des bibliothèques…
L’auteur nous bouscule aux fils de ses réflexions et nous invite avec pudeur à nous joindre à ses propres constats, questions, rappels et mises en garde (à creuser ou visiter), qui tissent le lien fondateur entre l’animateur, les participants et le champ de l’écriture.
Il nous livre son cheminement, ses appuis littéraires, cinématographiques et plastiques comme espace nourricier et déclencheur de pensée. Il observe, des années septante à nos jours, les changements, les métamorphoses, les émergences, les nécessités, qui habitent et fabriquent les ateliers d’écriture.
En distillant le processus alchimique du récit autobiographique
Daniel Simon nous dit que « l’écriture est une façon de réparer le texte déchiré de chaque vie, une façon de recoudre avec le fil du récit, la matière, le tissu dans lequel nous enroulons nos vie. »
Et nous nous sentons invités dans un dialogue avec les mots, vérité et sincérité, où l’auteur investit une réflexion sur la restitution, la transformation, la dénonciation, la vraisemblance, le cliché…
De la géographie humaine de l’atelier, il plonge en son sein pour re questionner l’écoute, la lecture, la résonnance, la voix… Le texte.
Nous ne sommes pas devant une méthode, un livre de recettes de plus, mais face à un trajet personnel, éclairé par une longue pratique, qui nous rappelle qu’au delà toute velléité mercantile, l’atelier d’écriture est un espace, qui « … réajuste l’humanité qui est en nous … »
Frédérique DOLPHIJN
L'usine
Vincent De Raeve

Quelques critiques et réactions…
Quitter la colère
par Jeannine Paque
Le Carnet et les Instants n° 143
Un Carnet plus tôt, le livre de Vincent De Raeve, L'Usine, aurait ajouté sa voix propre au concert général et permis d'accentuer la force de la «parole du peuple» que proféraient alors les auteurs réunis à cette enseigne. D'y imposer sa marque aussi, car, ni roman, ni document, ce volume naît d'un ensemble spécifique de projections crues, violentes, qui claquent rapides et prennent à la gorge. C'est ainsi qu'un homme a voulu parler de son travail, de sa vie; qu'un ouvrier qui se dit «fier» de l'être a choisi de parler de l'usine. Il a écrit ces pages de manière compulsive – ce sont ses mots – parce qu'il le fallait : «La rage au ventre» et «La colère, presque tout le temps». Pour y arriver, il a suivi le mouvement naturel de sa pensée, l'a libérée et poussée au dehors où elle ne pouvait qu'exploser. Cela donne un discours sobre, sans pathos ni rien qui déborde, qui avance à vive allure, d'une écriture hachée mais controlée : des textes courts pour la plupart, rassemblés en chapitres thématiques, très exactement ciblés. Tout et tous y passent : le travail, le bâtiment, les patrons, les contremaîtres, les syndicats, le bruit, le temps, la peur, l'injustice, l'exploitation, la connerie, la consommation, les ouvriers eux-mêmes, la société, majuscule et minuscule. L'énumération est nuancée, chacune des composantes y occupe la place qui lui revient. Ainsi la fatigue, la manque de moyens et la vie difficile n'impliquent pas nécessairement l'hypocrisie, la bêtise, le fatalisme que certains assument passivement «comme des veaux».
L'agacement et la ruse devant le pointage n'ont pas le même poids que la rage face à l'exigence des actionnaires et à une production dont le rythme augmente sans cesse. En fait, qui sont vraiment les «méchants», invisibles ou difficilement identifiables, dans un univers privé de visages? Et que combattre exactement? Il y a bien quelques recettes pour «tenir», pour lutter contre le bruit, le temps, la fatigue. «Montrer les dents», par exemple, est un moyen d'obtenir «une paix royale». Ne pas (se) laisser faire, embobiner, accepter n'importe quoi, et surtout pas des pralines à Noël, ou «donner la papatte». Ne jamais se vendre ou se rendre, ne pas capituler, mais s'accrocher à des utopies, y croire au point d'être sûr de les vivre un jour parce qu'on va les inventer. Si «l'usine» suffit à donner au livre son titre, c'est qu'elle a aujourd'hui «quelque chose de l'ordre du religieux». Ses locaux sont comme les «cathédrales de notre temps». Le silence infini des stocks, la hiérarchie faite architecture, le regard inquisiteur des surveillants, le pistage des déplacements, tout est fait pour induire un repli identitaire, l'effacement dans une masse confuse. On songe à Metropolis de Fritz Lang, tandis que l'auteur invoque le film de Spielberg La liste de Schindler, moins les flingues, ajoute-t-il malgré tout. Et pourtant, il y a cette fierté, et cette volonté de dire la beauté du travail, même répétitif.
Tout comme Robert Piccamiglio, dont Vincent De Raeve cite d'entrée de jeu les Chroniques des années d'usine, parce qu'il l'a lu et apprécié, l'auteur ne borne pas son propos à des considérations quotidiennes et terre à terre. Son esprit critique s'est aiguisé et ne s'arrêtera pas en si bon chemin. À la fin, son livre s'ouvre sur des résolutions constructives. Après une bordée de souhaits si personnels parfois qu'on voit poindre le retrait, et pas seulement de l'usine, mais peut-être de la vie sociale, l'éloignement par rapport aux autres, et une ébauche de lâchage des compagnons, le sursaut est salutaire. Quelques valeurs surnagent et entretiennent l'espoir : l'amour, la famille, le don de soi, l'engagement, et, tout de même, militer. C'est la seule façon d'appréhender la liberté et de maintenir une vie d'homme debout. Et quitter «doucement» la colère pour écrire.








